Avant… 2026 — France
Une idée de sécurité refusée
1-Le gendarme du nucléaire
Les relations entre l’ASN [1] et EDF ont parfois été… disons, électriques. Sans mettre tous les dirigeants du parc nucléaire dans le même sac, il faut reconnaître que certains n’étaient pas particulièrement enclins à faciliter la tâche du « gendarme du nucléaire ». Lorsque certaines informations pouvaient rester dans l’ombre, beaucoup considéraient qu’il n’était pas nécessaire de les exposer en pleine lumière. C’était ainsi un état d’esprit que certains dirigeants cultivaient.
L’histoire qui suit illustre assez bien cet état d’esprit.
2-1985 Des outillages sophistiqués ou non
Nous sommes en 1985. À cette époque, je travaille dans une centrale nucléaire. J’y dirige une équipe d’une vingtaine de personnes chargées de la gestion et de l’entretien d’une grande partie de l’outillage du CNPE [2]. Autant dire que la palette est large : de la simple clé à molette en passant par des caméras d’inspections télévisuelles et jusqu’aux machines les plus imposantes.
L’une d’elles est particulièrement impressionnante : la machine de vissage et de dévissage des couvercles de cuve des réacteurs, la MSDG [3]. Quarante tonnes à vide. Deux millions d’euros à l’époque. Une véritable pièce de musée industrielle. Dans notre jargon, ce genre d’équipement entrait dans la catégorie des « outillages spécifiques » [4].
Et parmi ces centaines d’outillages spécifiques se trouvait un objet beaucoup plus discret, mais dont le rôle était crucial : les « tapes » des générateurs de vapeur.
C’est autour d’elles que tout se joue.
3-Le ballet du combustible
Pour comprendre l’histoire, il faut imaginer ce qui se passe lors du rechargement d’un réacteur nucléaire.
L’imagination peut être aussi nourrie des dessins figurant à la fin de ce document .
Le cœur du réacteur contient 157 éléments combustibles [5]. Chaque année, on en remplace environ un tiers. Pour effectuer cette opération, tout se déroule sous eau. La cuve du réacteur est remplie, tout comme la piscine située au-dessus. L’eau n’est pas là par hasard : elle protège les opérateurs contre les rayonnements.
Une machine de manutention du combustible – la MMC – descend un grappin dans la cuve. Celui-ci saisit un élément combustible au fond du réacteur et le remonte lentement vers la piscine. Pendant toute la manœuvre, une épaisseur d’eau d’environ quatre mètres [6] doit toujours recouvrir l’assemblage. C’est la barrière de protection.
Une fois arrivé dans la piscine, l’élément est transféré vers une machine qui le bascule à l’horizontale et l’envoie dans un conduit appelé « tube de transfert ». Ce tube mène vers la piscine de désactivation située dans un autre bâtiment : le BAN [7].
C’est là que l’on entrepose les éléments usés afin qu’ils refroidissent [8]. Les éléments combustibles neufs y sont également stockés, en attendant de prendre le chemin inverse pour regarnir le cœur du réacteur.
Pendant toute cette période – environ trois semaines – le réacteur est à l’arrêt et l’on en profite pour effectuer différentes opérations de maintenance.
4-Les boîtes à eau des générateurs de vapeur et l’araignée
Opérations de maintenance comme par exemple, l’inspection des générateurs de vapeur. Il y en a 3 ou 4 selon les centrales.
Chaque générateur contient 3 300 tubes en forme de U renversé [9]. Ces tubes doivent être contrôlés à l’aide d’une sonde à courant de Foucault afin de détecter d’éventuelles fissures.
Et il y en a toujours, et plus qu’on ne le pensait à l’origine ; mais c’est une autre histoire.
5-L’araignée
Le problème est que la radioactivité est très élevée dans les boîtes à eau où débouchent ces tubes.
Impossible pour un opérateur d’y rester plus de quelques minutes. On utilise donc une machine spécialement conçue pour cette tâche : l’«araignée». Avec ses huit pattes articulées, elle se déplace au plafond de la boîte à eau et introduit automatiquement la sonde dans chacun des tubes. Le tout est piloté depuis l’extérieur par un opérateur devant un ordinateur.
Seuls quelques câbles passent par le trou d’homme [10] de quarante centimètres de diamètre.
Mais il reste un problème.
Les boîtes à eau sont reliées directement au réacteur par de grosses tuyauteries d’environ un mètre de diamètre. Si ces conduits restent ouverts, l’eau du réacteur et de la piscine s’y engouffrera.
Il faut donc les obturer.
6-Les tapes
C’est là qu’interviennent les fameuses tapes.
Une tape est un gros bouchon en aluminium fixé par une vingtaine de boulons. Son rôle est simple : fermer la tuyauterie.
Mais comment introduire un disque d’un mètre de diamètre dans une boîte accessible par un trou d’homme de quarante centimètres ?
La solution est ingénieuse. La tape est constituée de plusieurs éléments articulés qui peuvent être introduits séparément puis assemblés à l’intérieur de la boîte à eau [11].
Les opérateurs, équipés de combinaisons étanches ventilées et de gants, doivent se contorsionner pour faire passer les pièces par l’ouverture. Ils travaillent vite, car la radioactivité est élevée.
Plusieurs personnes se relaient afin de limiter la dose reçue.
Une fois la tape en place, on peut remplir la piscine.
Et toute la sécurité repose alors sur ce bouchon.
Car s’il venait à céder, la piscine se viderait rapidement par le trou d’homme.
Dans le meilleur des cas, cela contaminerait la partie basse du bâtiment réacteur.
Dans le pire des cas…
7-Le scénario qui tue
Supposons qu’au moment précis où la tape cède, un élément combustible soit en cours de transfert, suspendu au grappin, il mesure environ quatre mètres. Au bout de quatre minutes, sa partie supérieure serait découverte. Au bout de onze minutes, il serait entièrement hors de l’eau.
Les personnes présentes autour de la piscine n’auraient pas le temps de réagir. On ne déplace pas un élément combustible à la vitesse d’un cheval au galop.
En quelques minutes, elles recevraient une dose de radiation létale [12].
8-Une idée trop simple
C’est en réfléchissant à ce scénario que j’avais imaginé une solution toute simple : installer devant le trou d’homme un petit portillon métallique comportant une encoche pour laisser passer les câbles de l’araignée. Il n’aurait pas été étanche, mais il aurait ralenti considérablement la vidange de la piscine.
Suffisamment longtemps pour que l’opérateur de la machine de manutention puisse redescendre l’élément combustible en sécurité dans la cuve.
Une solution simple. Peu coûteuse.
Je m’apprêtai à la faire fabriquer dans mon atelier.
9-La réponse du chef
C’est alors que je croisai, dans un couloir, mon chef de sous-unité : M. G., le numéro deux du CNPE.
Je lui parlai de mon idée.
Sa réaction fut immédiate.
– Surtout pas !
Il avait presque sursauté.
– Si on fabrique ça, l’ASN va l’apprendre… et elle l’imposera à toutes les centrales.
Il ajouta aussitôt :
– Je vais demander au service de la « Protection de site » de vérifier les calculs de résistance des tapes.
La discussion s’arrêta là.
Les calculs montrèrent évidemment que les tapes étaient suffisamment résistantes. Nous les testions même sur un banc d’essai en atelier avant leur installation, et, cerise sur le gâteau, des contrôles par ressuage étaient capables de détecter les micro fissures invisibles à l’œil nu. La couleur de la trace d’une fissure révélée par le ressuage est la même que celle … de la cerise.
Sur le papier, tout était parfait.
Mais la réalité est parfois différente.
10-Ce qui aurait pu arriver
Lors des arrêts de tranche, beaucoup d’opérations étaient confiées à des entreprises sous-traitantes.
Le transport des tapes en faisait partie. Des manutentionnaires les déplaçaient dans un dédale de couloirs et d’escaliers, sans toujours savoir ce que contenaient les lourdes caisses qu’ils portaient.
Et mon imagination me montrait parfois la scène suivante : une caisse échappant aux mains de ceux qui la montaient péniblement dans un escalier métallique, dévalant les marches, la tape jaillissant de l’emballage pour venir frapper violemment un poteau d’acier.
Les hommes remettraient l’objet dans la caisse.
Ni vu ni connu.
Mais celle-ci a peut-être subi une fissure dans sa rencontre violente avec le poteau. Toute petite fissure de rien du tout qu’on ne voit même pas à l’œil nu ?
Et cette tape serait ensuite installée dans la boîte à eau, par d’autres opérateurs.
Si elle venait à éclater alors qu’un élément combustible est en position haute, l’accident serait majeur : morts d’hommes et rejet de produits radioactifs dans l’environnement.
Tout cela aurait pourtant pu être évité avec un simple portillon métallique.
Mais il aurait fallu, pour cela, accepter de donner une idée supplémentaire à l’ASN.
M. G. préféra ne pas prendre ce risque.
Pour la petite histoire, il fit ensuite une très belle carrière.
Et voilà comment certaines mentalités peuvent contribuer à tendre les relations entre EDF et l’ASN.
Et parfois, à préparer les conditions d’un accident nucléaire.
Pardon.
D’un incident.
Un ancien du nucléaire
Notes
[1] Autorité de Sûreté Nucléaire. Depuis 2024 l’ASN est devenue ASNR : R comme Radioprotection.
[2] Centre nucléaire de production d’électricité.
[3] La MSDG (Machine de Serrage et Desserrage des Goujons) est une machine mécanique automatisée utilisée pour le serrage et le desserrage des goujons lors de l’ouverture et de la fermeture des cuves des réacteurs nucléaires. Elle est utilisée lors de chaque renouvellement du combustible (environ une fois par an).
[4] Un « outillage spécifique » est un outillage qui ne sert qu’à un seul type d’opération sur un matériel donné.
[5] Un élément combustible, encore appelé assemblage combustible est composé d’environ 260 crayons. Il forme un carré d’environ 21 cm de côté sur 4 m de long. Chacun des crayons est constitué d’une gaine contenant les pastilles d’uranium. La gaine, tube d’environ 10 mm de diamètre et d’une épaisseur de 0,57 mm constitue la première barrière. Elle est théoriquement étanche. En réalité il y a toujours un certain taux de fuite.
[6] En effet les éléments qui sortent du cœur sont extrêmement méchants, leur radioactivité vous tue un homme à 1 mètre en 1 minute.
[7] Bâtiment des auxiliaires nucléaires. Ce BAN est un endroit assez vulnérable. Une bombinette percera facilement le bardage tôle ou la paroi de la piscine provoquant le dénoyage du combustible usé conduisant à un accident majeur.
[8] Ce « refroidissement » thermique et radioactif, durant de nombreux mois, va permettre, à terme, le transfert des éléments enfermés dans des conteneurs blindés à la Hague. Mais leur radioactivité mettra un bon million d’années pour disparaître complètement. Pensons donc que le plutonium 239 n’aura perdu que la moitié de sa radioactivité dans 25.000 ans.
[9] Pour un diamètre d’environ 22 mm ces tubes ont une épaisseur d’environ 1,3 mm. C’est un peu plus que celle des gaines, mais ça reste un peu fragile tout ça. Mais c’est calculé pour, … sûrement.
[10] Un trou d’homme est une ouverture pratiquée dans un récipient industriel pour qu’un individu puisse y pénétrer. Il ont en général un diamètre d’environ 40 cm.
[11] Pour la petite histoire dans la grande histoire, dans mon CNPE (Centre Nucléaire de Production d’Électricité) il est arrivé un jour, dans les années 80, dans la précipitation les opérateurs ont oublié de disposer les étriers de sécurité. S’en étant aperçu après coup, la piscine étant déjà complètement en eau et donc la pression sur la tape étant maximum, un ingénieur a pris sur lui de les mettre en place sans que la piscine soit vidée. On aurait perdu beaucoup d’heures, voire quelques jours dans l’opération de renouvellement du combustible. Coup de chance, la tape n’a pas éclaté.
[12] La dose létale est celle qui nous donne une malchance sur deux d’en mourir au bout d’un mois. Mais si on a la chance de ne pas en mourir, on ne fera certainement pas de vieux os.
Croquis : cliquez dessus pour agrandir.




