Retour sur la projection du film « Le nucléaire va ruiner la France » le 27 mars 2026, suivit du débat avec M. Laisney (LFI) et J. Laernoes (Les Écologistes)


Vendredi 27 mars 2026, à 20 heures  — Cinéma Les Cinéastes, 42, place des Comtes-du-Maine, 72000 Le Mans

 

Hors intervenant·e·s, une bonne quarantaine de quidams sont venus s’informer et/ou complémenter leurs connaissances sur le nucléaire lors de cette soirée post-municipales [1]. En particulier, son volet financement, fil conducteur de ce très pédagogique documentaire de Laure Noualhat et Clarisse Feletin [2] au titre sans circonlocution : « Nucléaire : comment il va ruiner la France »[3]. Mais pas seulement ! D’autres travers de l’atome y sont fléchés, sans concession. Et plusieurs, non des moindres, l’ont été au cours du débat (infra).

Gouverner c’est prévoir  

Si gouverner c’est prévoir, beaucoup, pour ne pas dire tous — présidents, gouvernements, ministres — ont failli ! Construit à la vitesse grand V, le parc nucléaire français vieillit dangereusement et le prolonger inconsciemment n’empêchera pas l’effet falaise. Leur coupable procrastination respective pour un « grand remplacement » de leur totem nucléaire par des politiques énergétiques sobres, efficaces, diverses et économes est patente !

Ministre de l’économie sous Hollande, E. Macron avalise la réduction de la part du nucléaire de 75 % à 50 %, la fermeture de quatorze réacteurs à l’horizon 2025 et un plafond de production. Un an après son élection à la présidentielle, en 2018, il dit conserver ses objectifs, mais recule le second à 2035. Puis, revirement à 180° ! En janvier 2022, à Belfort, le chef de l’État annonce la prolongation au-delà de cinquante ans du parc existant (à quelques réserves de sûreté près) et — alors que l’EPR de Flamanville est un fieffé désastre — il décide néanmoins de relancer le nucléaire avec la construction de six nouveaux EPR2 (3 paires de 2 à l’horizon 2035) dont le design et le budget sont loin d’être achevés, plus 8 EPR2 additionnels (à fin 2040). Le fait du prince et de son très formaté Conseil de politique nucléaire (sans concertation ni débat parlementaire). Encore un ! Seulement, EDF est économiquement exsangue et les finances du pays décavées !

Des vessies pour des lanternes…

Simultanément, il a tenté de circonvenir les vingt-sept pays de l’Union européenne pour lui faire reconnaitre et financer le nucléaire : vert, décarboné, « in-con-tour-na-ble », selon lui, pour remédier au dérèglement climatique — sans toujours ni complètement y parvenir :

— inclusion du nucléaire (et du gaz, via une [des] alliance[s] contre-nature avec la Hongrie notamment mais pas seulement) dans la taxonomie verte européenne [4] (qui guide les investissements privés) ;

— initiation de l’Alliance européenne du nucléaire (sorte de cheval de Troie à l’intérieur de l’UE). À l’avant-poste, Macron est parvenu à coaliser douze États qui ont validé le principe de neutralité technologique du gaz et du nucléaire notamment, et contrebalancer le poids des pays hostiles au nucléaire : Allemagne, Autriche… ;

— exhortation encore à l’adresse des membres de l’UE pour l’intégration du nucléaire dans le règlement « Net Zero Industry Act » (NZIA, pour législation industrie zéro émission nette) visant à accélérer la production de technologies « vertes » au sein de l’UE pour légitimer et décrocher les investissements publics et industriels ;

— pression française pour élargir l’accès aux financements européens classiques (au-delà du traité Euratom [recherche, sûreté, ITER…]) au nucléaire, son inclusion dans les politiques industrielles ;

— accord franco-allemand en mai 2025 plaçant le nucléaire (pays qui l’a pourtant presque totalement abandonné pour lui-même et réaffirmé depuis) à égalité avec les sources d’énergies renouvelables (EnR) dans la stratégie européenne.

— pressions sur les pays non pourvus et/ou qui s’opposent à de nouvelles centrales nucléaires chez eux (Suisse…), mais qui importent de l’électricité nucléaire de France, pour qu’ils participent aux coûts de construction des nouvelles centrales prévues en France…

On pourrait encore citer le formatage permanent de l’opinion, l’accompagnement sinon la connivence d’une grande partie des médias et leur insuffisance critique et scientifique sur le nucléaire et les événements qui le promeuvent comme les Sommets mondiaux sur l’énergie nucléaire (le 2nd à Paris le 10 mars 2026, le 1er à Bruxelles en 2024) en partenariat avec l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), la douzaine de World Nuclear Exhibition, salons mondiaux du nucléaire civil à Paris (le dernier en nov. 2025, le prochain sera en déc. 2027), etc.

Panier percé

Un mur de dépenses (d’investissements !) est devant l’électricien français : prolongation du parc actuel, nouveaux EPR2, SMR (en milliards d’euros : 51,7 [en 2022] ; 72,8 ; 83,9… les chiffres s’emballent), rénovation de l’usine de retraitement de La Hague et construction de trois piscines d’entreposage de combustible irradié, nouvelle usine de combustible, centre d’enfouissement de déchets nucléaires MA-VL et HA-VL à Bure (CIGEO) ; technocentre sur le site de Fessenheim, démantèlement des réacteurs obsolètes… Les besoins de financement de tous ces projets atteindraient 460 milliards d’euros selon Greenpeace !

EDF-l’État devra encore s’acquitter des compensations réclamées par les pays qui ont acheté nos EPR pour des dérives de coûts et de délais : l’unique EPR d’Olkiluoto en Finlande (450 millions Md’€ à TVO) ; les deux de Taishan en Chine (officiellement et officieusement pas de compensation) ; d’Hinkley Point C puis de Sizewell C au Royaume-Uni (officiellement et officieusement pas de compensation – France/Royaume‑Uni – mais des arrangements comptables particulièrement abscons).

Seulement l’impécuniosité d’EDF (endetté de 54,3 Mds d’€) et des fonds publics de l’État sont patents et l’Europe n’est pas foncièrement prêteuse ; au final, s’est d’abord les clients et les contribuables qui trinqueront, mais aussi désormais l’épargnant (au travers du livret A, le LDD et le LEP) dont les placements seront dévoyés [5]. 

L’affaire n’est pour autant pas dans le sac ! Évoquée comme une possibilité lors du débat aux Cinéastes, seulement quatre jours plus tard, le 31 mars, la Commission européenne a officialisé la tenue d’une enquête approfondie sur les aides que la France compte mobiliser [5, ibid] concernant le financement des EPR2 d’EDF. L’enquête visera à déterminer si lesdites aides d’État respectent, à la lettre, les règles de la concurrence au sein de l’Union européenne, et qu’il ne renforce pas la position dominante de l’électricien…

Une énergie particulièrement anxiogène !

Les traumatismes permanents d’Hiroshima et Nagasaki perdurent. De Tchernobyl et Fukushima, itou. Mais de nouvelles menaces, latentes, refoulées jusqu’ici, mises en évidence avec les guerres impérialo-colonialo-géostratégiques pèsent désormais sur les centrales et sites nucléaires « sensibles » : à Zaporijia, en Ukraine ; à Dimona (centrale et centre de « recherche »), en Israël ; à Fordow, Natanz, Ispahan, Bouchehr… en Iran.

Notre territoire compte lui aussi d’innombrables survols de drones au-dessus de ses centrales nucléaires (18 pour rappel et 57 réacteurs) ; sur la base de sous-marins nucléaires de l’Île-Longue (base des 4 SNLE tricolores) et sur le porte-avions Charles-de-Gaulle ; la Direction du renseignement militaire (DRM) et le Centre militaire d’observation des satellites de Creil ; le centre de Mourmelon-le-Grand… Et les cibles sensibles nombreuses sont peu, mal, voire ni protégées ni défendues : réacteurs, piscines de refroidissement des combustibles, centres de pilotage, lignes THT, interconnexions électriques, méga-transformateurs… 

Nucléodépendance

Macron est au four et au moulin pour enferrer le pays dans l’électrico-nucléaro-dépendance quand la production est déjà nettement supérieure à la consommation (20 %), qui, elle, est en berne, bien que vivement promue et stimulée par ailleurs (mobilités électriques, centres de données, intelligence artificielle, électrification industrielles [aciéries, verreries], pompes à chaleur) alors que les politiques d’efficacité, de sobriété et les objectifs des énergies renouvelables restent nettement en deçà du souhaitable et des engagements européens, bien que leurs coûts ramenés au kW/h décroissent quand celui de l’atome grimpe vertigineusement.

L’ex-« Mozart de la finance » n’est décidément qu’un piètre musicastre !

Le documentaire  

Nous vous recommandons vivement la visualisation de ce documentaire d’une vraie « richesse » mis gratuitement à la disposition de tous par le média numérique Reporterre, c’est là :  (auprès duquel il est indispensable de s’informer et soutenir) avant peut-être de passer à notre débat, ci-dessous.

Les échanges

La projection (de 58 mn) s’est enrichie d’un débat intéressant et pertinent (dont nous avons repris quelques items dans notre article ci-dessus) avec deux parlementaires qui ont bien situé la problématique au niveau national et européen.

 Trouvez ci-dessous l’enregistrement de ces échanges (d’une durée de 1 h ?? mn) avec le député de la 10e circonscription de Seine-et-Marne, Maxime Laisney (LFI — en charge des questions énergétiques et nucléaires) et de la députée de la 4e circonscription de la Loire-Atlantique, Julie Laernoes (Les Écologistes — en charge des questions économiques, énergétiques et nucléaires), deux intervenants franchement hostiles au nucléaire d’hier comme celui de demain, public comme privé (SMR Newcléo à Chinon en tête de gondole), notamment pour son financement et son prix de revient au kWh, à venir… fin avril (désolé !)

Cet événement était proposé par Sortir du Nucléaire 72, en partenariat avec Greenpeace 72, Les Écologistes 72 (Sarthe) et La France Insoumise locale.


Notes

[1] L’atome n’est que rarement abordé en mairie. Sauf exceptions, quand leur territoire est concerné par de nouvelles installations périphériques au nucléaire. À l’inverse, la décarbonation et les coûts de l’énergie sont bien au coeur des débats. Clivants, les débats ! Sujets sous-jacents : la production, l’indépendance, le recours aux énergies renouvelables (vraiment) bas carbone, aux réseaux chaleur…

[2]  Laure Noualhat est également l’autrice du livre : Le nucléaire va ruiner la France, nous vous en avons parlé ici : . Du film Nucléaire : comment il va ruiner la France !, nous vous en avions parlé, là : .

[3] Le voir sur le site Reporterre, c’est là : .

[4] Le nucléaire est finalement retenu comme énergie « de transition » (avec, certes, de nombreuses conditions, mais… soumises à réexamens).

[5] Le prêt bonifié de l’État accordé au programme EPR2 pour 60 % du montant total du programme (72,8 milliards d’euros, avant qu’il ne soit réévalué à la hausse, en copié-collé de Flamanville) sera financé par le fonds d’épargne de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC). À moins que la CE ne l’invalide et/ou que les épargnant·e·s ne renaclent vigoureusement et ne fuient massivement ce placement originellement fléché pour le financement du logement social.


Visuel du documentaire : Reporterre. Photos : Sortir du nucléaire 72.