EDF, de Marcel Paul à Proglio, du service public au service du fric


Dimanche 11 novembre 2012  Le Mans (Sarthe), France

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Marcel Paul nationalise EDF

C’est le trentième anniversaire de la mort de cet enfant du département, qui, ministre, nationalisera les énergies électriques et gazières en 1946. Un parc et un monument de la ville du Mans, quartier Vauguyon (à droite en montant l’avenue du Docteur-Jean-Marc, route de Parigné-l’Evêque), et le complexe CMCAS (activités sociales de l’énergie, quartier Saint-Lazare) portent son nom et lui rendent hommage.

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Son histoire commence plutôt mal ! Né le 12 juillet 1900 sous le nom de Marcel Dubois, il est abandonné deux jours plus tard sur un banc de la place Denfert-Rochereau, à Paris. L’Assistance publique le place à Écommoy, puis il passe son enfance dans une famille d’accueil à Moncé-en-Belin, à l’actuel 43 de la rue Jean-Fouassier (cf. plaque de l’Association pour la conservation du patrimoine, sur la maison. C’est là : ).

Le « pitau » devient « bica » (valet de ferme) à treize ans. Là, « la Belle Époque » n’est pas pour lui. Malnutri et maltraité par le cultivateur Piquet qui l’emploie, il s’enfuit. C’est aussi du bout de cette ferme, d’où il voit passer les convois des gueules cassées de la Grande Guerre, que s’éveille sa sensibilisation politique. C’est « en  voyant ces jeunes à demi-déchiquetés que j’ai compris combien la guerre était stupide et criminelle, œuvre de mort » dira t-il plus tard. A quinze ans, il adhère à la CGT et milite aux Jeunesses socialistes (SFIO) contre la guerre. Puis, on le voit manifester au Mans avec les cheminots. La suite ne sera qu’une longue lutte.

Mobilisé dans la marine, il y apprend le métier d’électricien et participe à la révolte des équipages de Brest, en 1919, puis à celle des marins qui refusent de faire fonctionner la centrale électrique de Saint-Nazaire contre les ouvriers en grève. En 1923, il adhère au PCF, s’occupe de l’Avenir Social (secours aux militants ouvriers). panneau-marcel-paulA l’avènement du Front populaire, il est élu successivement à la tête de la fédération CGT Eclairage et au conseil municipal de Paris dans le XIVe (1935) avec plusieurs belles réalisations sociales : crèches, secours d’urgences, hôpitaux pour les vieux. Et la Drôle de guerre le rattrape, lui aussi.

Mobilisé en 1939, il est vite fait prisonnier et s’évade deux fois. Clandestin, il organise la résistance des treize départements de l’Ouest, assure la liaison inter-régions et participe à la création de l’Organisation spéciale (futurs FTP).

Dénoncé, il est arrêté le 13 novembre 1941. Torturé à Saint-Denis, incarcéré à la Santé, transféré à la centrale de Fontevrault  (février 1943) puis à Blois, au camp de Compiègne, à Auschwitz (27 avril 1944) et enfin Buchenwald, le 14 mai 1944. Entre-temps, il aura été condamné à quatre ans de prison par la sinistre Section spéciale, tenté de se suicider et de s’évader. Dans le camp, il devient l’un des chefs de la Résistance clandestine, au sein du Comité des intérêts français (cf. encadré) et participe à l’insurrection du camp (la seule) en avril 1945. Parmi les premiers rapatriés, il y retourne pour organiser le retour des autres déportés.

A Paris, il entre au comité central du PCF et reprend les activités syndicales. Nommé membre de l’Assemblée consultative, il intervient en faveur de la nationalisation du gaz et de l’électricité.

Elu député communiste en octobre, il est nommé ministre de la production industrielle dans le gouvernement de Charles de Gaulle le 21 novembre 1945. Le 27 mars 1946, il propose la nationalisation des biens de 1 450 entreprises de production, de transport et de distribution d’énergie électrique et organise la création de l’établissement public à caractère industriel et commercial EDF-GDF, qui sera votée le 8 avril 1946. inscrip-marcel-paulC’est encore lui qui fondera le statut des personnels électriciens et gaziers. Il présidera aussi le CCOS, Conseil central des œuvres sociales, créé en 1947, qui deviendra la CCAS, la Caisse centrale d’activités sociales, en 1955. Pour faire court, c’est de là que remonte l’énormité des recettes du comité d’entreprise d’EDF, calculées sur la base de 1 % du chiffre d’affaires de l’entreprise au lieu de 1 % de la masse salariale ailleurs.

Son panégyrique ne s’arrête évidemment pas là. Vous pourrez consulter sa biographie en livre ou sur internet (cf. quelques choix ci-dessous). Nommé officier de la Légion d’honneur en 1982, il meurt à l’issue de la cérémonie du 11 novembre de la même année, place de l’Etoile [1].

Alors qu’il est en passe de nationaliser les Charbonnages de France en 1946, le journal Parole française (du Parti républicain de la liberté, très à droite) entreprendra de ternir l’action de Marcel Paul au sein des « comités d’intérêts français ». Des rescapés de Buchenwald, des personnalités : Marcel Dassault, G. Martin (ministre de l’éducation), les généraux Alfred Heurteaux et Audibert, R. Allouche (représentant des israélites français internés à Buchenwald) le disculperont lors d’une grande soirée de solidarité qui lui sera consacré le 29 mai 1946. Ces preuves de soutien ont été réunis dans un livre blanc de plus de 450 pages.

Idem en 1984. Laurent Wetzel, conseiller municipal CDS de Sartrouville, dans un article du Courrier des Yvelines, refuse de s’associer à l’inauguration d’une rue Marcel-Paul dans sa municipalité, dénonçant qu’à la direction interne du camp, ce dernier disposa du sort — c’est-à-dire de la vie et de la mort — de nombreux camarades, ne tenant compte essentiellement que de l’intérêt de son parti. L’association Dora-Buchenwald et la FNDIRP porteront plainte pour diffamation. Malgré les nombreux temoignages d’anciens déportés, le 17 janvier 1985, Laurent Wetzel sera relaxé, la cour refusant de statuer sur la vérité historique.

« Nous vous devons plus que la lumière » (un des spots publicitaires d’EDF)
On l’a vu plus haut, Marcel Paul, éphémère ministre de la production industrielle, nationalise EDF le 8 avril 1946, concrétisant un des vœux du Conseil national de la Résistance.

Passée la Seconde Guerre mondiale, l’effort de reconstruction se concentre sur la standardisation de la tension d’alimentation, le redressement et la modernisation industrielle, le prolongement de l’investissement dans l’hydro-électricité entrepris entre les deux guerres et sur la production thermique à partir du charbon.

Les années soixante-dix (par le truchement du choix de la dissuasion nucléaire et le choc pétrolier) puis les années quatre-vingts consacrent le TOUT-nucléaire avec l’aval de la gauche modérée, PCF compris. Sans concertation, sans véritable débat, sans référendum, dans un déni de démocratie total et malgré de très fortes mobilisations antinucléaires comme à Creys-Malville, Plogoff, Le Pellerin, Le Carnet….

C’en est fini du service public ! Il ne répond plus à la demande, aux besoins. Il les suscite, les devance, les amplifie démesurément, notamment en promouvant l’usage thermique de l’électricité dans les locaux résidentiels et tertiaire. L’abondance est là, fi de l’isolation des bâtiments ! Et ça ne fait que commencer…

Le parc même est surdimensionné. Le pays exporte à bas prix, mais l’hiver… il importe à prix fort. La gestion des déchets est renvoyée aux calendes grecques (slogan d’EDF 2004 : « L’avenir est un choix de tous les jours »)… Tous les œufs sont mis dans le même panier : 78 % de l’électricité du pays sont d’origine nucléaire. La diversité est délaissée, la recherche en développement durable négligée, le pays enregistre un incommensurable retard concernant les énergies alternatives et leur production. L’uranium du pays (Auvergne) vient à manquer ? Qu’à cela ne tienne, l’Afrique sera à nouveau assujettie, tordant le cou au mythe de notre fumeuse indépendance.

EDF sort des frontières et entreprend une hégémonie agressive, investit tout azimut, au Royaume Uni (EDF Energy, quinze réacteurs, huit centrales… en « échange » de deux EPR [oct. 2013]), Autriche, Belgique, Hongrie, Pays-Bas, Pologne, Slovaquie, Suisse, Brésil, Etats-Unis, Chine, Viêt-nam, Laos…. une trentaine de pays. Mais elle essuie aussi des revers au Brésil, en Argentine, en Afrique du Sud, en Italie et dans une moindre mesure en Allemagne. Elle devient néanmoins un des premiers, sinon LE premier des groupes mondiaux producteurs d’électricité avec une puissance moyenne de 71,8 gW et 37 millions de clients en 2010.

Avec AREVA, la course à l’échalote est entamée depuis une décennie pour vendre de l’EPR à tout-va : Finlande, Angleterre, Chine, Inde, dévoyant même la diplomatie française devenue commerciale de l’EPR. Fin 2013, Henri Proglio d’EDF et d’EDF Groupe en Arabie Saoudite, visait un accord nucléaire avec ce pays (démocratique et respectueux des droits de l’homme et des femmes, comme chacun sait), portant sur seize réacteurs EPR, le réacteur français de troisième génération. Esbrouffe ? l’avenir le dira.

A la suite des transports aériens et ferroviaires, des télécommunications, sous l’impulsion de la Commission européenne, les années 1996-2003 vont impulser une déréglementation graduelle qui va introduire d’autres acteurs et, partant, une « concurrence » dans la production d’électricité européenne. Le consommateur y « gagnera » le choix de son fournisseur et un casse-tête aussi inextricable que les forfaits de téléphone, mais aussi Enercoop. Exigences européennes obligent encore, RTE (Réseau Transport Electricité haute et très haute tension) est progressivement filialisé en 2000, 2004 et 2005 (séparation du gestionnaire et du réseau transport).

Le 19 novembre 2004, EDF EPIC (Etablissement public industriel et commercial) change de statut pour devenir une société anonyme à capitaux publics. Un an après, quasiment  jour pour jour, elle introduit 15 % de « son » capital à la bourse de Paris. Autour de 2003, une fronde interne, menée par Résistances électriques et gazières (REG), les syndicats et le collectif Jean-Marcel-Moulin (contraction de Jean Moulin et Marcel Paul, cf. plus haut) avaient pourtant agité l’édifice EDF. Mais rien n’enrayera la machine… Partiellement privée, elle reste néanmoins non « opéable ».

Dernièrement (28 octobre 2013), EDF et Véolia ont officialisé un projet d’accord pour codiriger Dalkia, entreprise spécialisée dans les services énergétiques.

EDF, c’est aussi l’espionnage d’associations critiques sur sa politique énergétique, Sortir du Nucléaire, Greenpeace au Royaume-Uni et Stéphane Lhomme en ont fait les frais en 2009… 

On le voit, EDF s’est largement éloigné de la transparence, de la probité, de la proximité et du service du citoyen-usager qu’on est en droit d’attendre d’un service public.


[1] Depuis 1983, la ville du Mans, l’Association des déportés internés résistants et patriotes de la Sarthe (que Marcel Paul a fondée avec le colonel Manhès et longtemps présidée au niveau national) et le syndicat CGT d’EDF-GDF lui rendent hommage au monument et parc qui lui est dédié.


Marcel Paul, vie d’un pitau, de Pierre Durant, Editions Temps actuels, 1983.

La biographie de Marcel Paul sur Wikipedia, c’est là : Sur EDF, c’est (entre autres) ici : .


Photos : SDN 72.